Au pays des gueules noires, la fabrique du Front national (1/2)

Pour inaugurer la catégories « dans mes cartons », voici la 1re partie d’un entretien réalisé pour le journal antifasciste Ras l’front (n° 102) d’octobre-novembre 2004. Je pense qu’il restitue le contexte de l’époque et la stratégie d’implantation frontiste à Hénin-Beaumont. Il me parait toujours utile pour la période à venir. A voir, à revoir, à débattre dans une période où une nouvelle génération de cadres frontistes est en cours de formation…

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Edouard Mills-Affif est documentariste. Il a réalisé, en 2003-2004, Au pays des gueules noires, la fabrique du Front national. Ce documentaire, tourné dans le Nord-Pas-de-Calais, à Hénin-Beaumont au moment de la fermeture de l’usine Metaleurop, témoigne de la stratégie mise en œuvre par le parti d’extrême droite en direction des milieux populaires.

 Ras l’front : Qu’est-ce qui a motivé ton choix de réaliser ce documentaire ?

Edouard Mills-Affif : Je pars d’une démarche journalistique : comprendre ce qui se passe dans une région où, à chaque élection depuis un siècle, les duels au deuxième tour se situent entre le Parti communiste et le Parti socialiste. Et puis, tout d’un coup, ces mêmes duels sont entre le PC ou le PS et le Front national.

Il y a eu le 21 avril 2002, dont on parle un peu comme d’une catastrophe naturelle. Pourtant, il ne s’agit pas d’un phénomène irrationnel. Il y a bien des causes, un malaise profond. Et là, on s’aperçoit qu’entre 1995 et 2002, le FN double quasiment le nombre de ses voix dans l’ex-bassin minier. J’ai envie de comprendre. Je vais sur place.

Rl’f : Dans quel contexte ce documentaire s’inscrit-il ?

E.M.-A. : La différence entre le documentaire et le reportage, c’est que le reportage vient au moment où les faits se produisent. Le documentaire vient « à froid » avant ou après l’événement. Dans cette région toujours dirigée par une majorité de gauche, on observe les prémices d’un basculement de l’électorat ouvrier vers le FN. Il y a des indices qui nous permettent de penser qu’il se passe des choses de manière plus amplifiée qu’ailleurs dans cette région : le FN fait un score meilleur qu’ailleurs ; le rejet de la politique est plus fort qu’ailleurs ; l’usure des partis politiques est plus forte qu’ailleurs ; le sentiment que les choses ne changent pas est plus fort qu’ailleurs ; la réalité de la crise économique et de la désindustrialisation est plus fort qu’ailleurs. Il y a donc une combinaison d’éléments historiques, sociologiques, économiques qui laissent penser qu’il se passe quelque chose de peu ordinaire.

Au départ, quand j’arrive à Hénin-Beaumont, je ne choisis pas un lieu, je choisis un personnage. C’est à la lecture d’un livre sur le FN que j’avais appris l’existence d’un jeune élu qui ratissait le terrain et qui avait réalisé 32 % des voix au deuxième tour des élections législatives de juin 2002.

Il se trouve que cet élu, Steve Briois, avec une patine populaire, se présente lui-même comme petit-fils de mineurs. J’essaie de rentrer en contact avec lui. J’ai le secrétaire départemental du FN du Pas-de-Calais, Eric Iorio, le mari de Marine Le Pen qui, à ma grande surprise, m’ouvre les portes sans aucun problème. Il me donne le numéro de portable de Steve Briois. Je prends contact avec lui. Je lui demande de le rencontrer. Il m’accorde un entretien tout de suite.

J’arrive chez lui. L’accueil est convivial. Au bout de deux heures, il me dit qu’il est prêt à participer à mon film – généralement, ça met un petit peu plus de temps. C’est d’autant plus surprenant quand on connait les difficultés qu’ont les « gens de média » avec le FN. Et puis, je m’apercevrais par la suite que ces gens, qui font partie de l’écurie de Marine Le Pen, mettent au premier plan de leur stratégie la conquête des médias. Je fais donc partie d’une stratégie. Ils comptent m’instrumentaliser dans cette stratégie à la fois politique et personnelle – ça peut faire gagner du galon à Steve Briois à l’intérieur de l’appareil du FN.

La démarche de Steve Briois s’inscrit d’autant mieux dans cette stratégie nationale que là, nous sommes dans une terre de gauche blessée. Et c’est juste à ce moment que le FN ajoute à ses thèmes fétiches (l’insécurité et l’immigration) : l’insécurité sociale. Quel meilleur laboratoire de l’insécurité sociale que le Pas-de-Calais où l’on voit pratiquement chaque jour des usines fermer ? Je crois qu’en deux ans, le bassin d’emploi de l’agglomération d’Hénin-Carvin perd plus de 2000 emplois. Comme terre de chasse et comme lieu de développement d’une stratégie s’appuyant sur la dénonciation de l’insécurité sociale, c’est parfait !

C’est d’autant mieux qu’il règne dans cette ville d’Hénin-Beaumont une atmosphère politique délétère. Les choses se règlent à coup de petites man½uvres, à coup de lettres anonymes. C’est une vie politique idéale pour le FN qui sait parfaitement jouer sur les scories et les querelles souterraines.

Face à une gauche communale aux affaires qui passe son temps à se bouffer le nez, le FN arrive à incarner l’alternative, l’opposition municipale.

Steve Briois, avec sa mine de gendre idéal, sa présence constante sur le terrain, sa capacité d’écoute et son parcours social, est comme un poisson dans l’eau. Il fait son boulot d’homme politique : être sur le terrain, être à l’écoute des gens, à l’écoute de leurs doléances – il note méticuleusement chaque plainte, chaque râle. Pour les habitants, il est celui qui est à leur côté et qui tend une oreille. De plus, ce qu’il dit donne l’impression de « coller » à la réalité vécue au quotidien : il y a des problèmes d’insécurité dans cette région où 40 % des jeunes sont au chômage. Et c’est vrai aussi que dans ce contexte, les jeunes issus de l’immigration en sont peut-être un peu plus victimes que les autres. Et donc peut-être un petit peu plus délinquants. Même si ça reste à vérifier.

Quand il dit aux gens : « tout fout l’camp », « la tradition fout l’camp », « les solidarités dans les anciens corons laissent la place à l’individualisme », « et puis maintenant il y a les sociétés cosmopolites qui délocalisent », ça passe très bien. Ça renvoie à des choses concrètes.

Rl’f : Il n’existe pas de réaction des autres partis politiques, notamment de gauche ?

E.M.-A. : Et le problème, c’est qu’en face, les partis de gauche ont peut-être oublié les fondamentaux de la politique même s’ils ont fait la démonstration qu’ils savaient gérer des villes, des régions, un État. Mais être de gauche, c’est être aux côtés de ceux qui souffrent.

Attention ! je ne veux pas faire de démonstration. Ce sont les choses telles que je les ai ressenties sur le terrain. Ce film n’est pas une thèse. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de faire un catalogue de la « misère du monde » pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu. Ce qui m’intéressait, c’était de faire un film avec un personnage et ses contradictions. Pour cela, je ne voulais pas être sur le terrain des idées car, à ce jeu-là, on est sûr d’être perdant. Je voulais comprendre cette ascension, cette percée, fulgurante, sur un temps court et surtout comprendre leurs méthodes, décrypter les pratiques.

Et il faut avouer qu’on n’y apprend pas grand-chose de nouveau sinon que les méthodes utilisées par le FN sont finalement celles qu’utilisait la gauche. Mais la gauche a laissé un espace libre que le Front national occupe. Ce sont des gens intelligents. Ils ont parfaitement compris qu’il pouvait occuper ce terrain avec des méthodes identiques : le porte-à-porte, une présence sur les marchés?

En plus, ils ont très bien fait la synthèse entre les méthodes classiques du militantisme de terrain, expérimentées par la gauche, particulièrement par le PC, et les méthodes du marketing politique : un journal diffusé chaque mois dans toutes les boîtes aux lettres, des coupons-réponses que les gens adressent au candidat Steve Briois, un quadrillage par quartier? Marketing politique, conquête médiatique, plan médias : ça marche très bien.

Rl’f : Comment as-tu pu marquer tes distances vis-à-vis de ce qu’ils cherchaient à faire passer ?

E.M.-A. : Je pense qu’il n’y a pas de bonnes méthodes. Ceci d’autant moins que le discours populiste s’accommode très bien du fonctionnement médiatique en général et de celui de la télévision en particulier. Le langage cinématographique est un langage de l’émotion. C’est un très médiocre véhicule d’idées, de concepts, de contradictions qui privilégie les idées qui se parent du « bon sens ». C’est pour cela que je ne voulais pas être sur le plan des idées.

Sauf à tomber dans le film de propagande, laisser énoncer des idées qui sont illégitimes par nature : le racisme n’est pas une idée mais un délit, et ensuite les réfuter par le biais d’un commentaire, par le biais d’archives. Cela rassure peut-être l’auteur du film mais ces ficelles ont une efficacité marginale. Sauf à ne convaincre que ceux qui le sont déjà et à se conforter dans l’idée « l’ennemi est vraiment méchant, il est bête ».

Une fois dit cela, on n’a pas réglé le problème. Le danger s’est posé tous les jours, au tournage et au montage. Car, à partir du moment où on ne choisit pas un personnage caricatural, qu’on choisit quelqu’un de plutôt intelligent, voire même de plutôt sympathique, quelqu’un qui est sur le terrain alors que les autres n’y sont pas, l’adhésion risque d’aller vers celui qui bouge.

Les garde-fous sont de plusieurs types : d’une part, j’ai quand même « la main » au montage. Tout en restant dans un certain cadre qui est celui de la parole donnée, je voulais regarder le Front national les yeux dans les yeux.

Le second garde-fou, c’est la durée. Contrairement à un reportage où on est là deux jours, je les ai quand même suivis sur plusieurs mois. Et comme on ne peut pas être éternellement en représentation devant une caméra huit heures par jour, je me suis dit : « au bout d’un moment, le masque va tomber ».

Le masque n’est pas vraiment tombé. Si une fois ! lorsqu’ils se font virer par les salariés de Metaleurop. Mais le reste du temps, j’ai eu affaire à quelqu’un d’intelligent, qui faisait son travail. Je suis désolé de le dire, mais le problème, ce n’est pas lui. Ce sont les autres concurrents politiques et notamment la gauche : « Sont-ils à la hauteur des défis lancés par le FN ? ». Je crois que ce que le film met en évidence, c’est la faiblesse du camp républicain.

Enfin, au bout d’un moment, au montage, on s’est rendu compte qu’il fallait établir de la distance entre le téléspectateur et le personnage par le biais d’un commentaire. Pas un commentaire pour accuser, pas un commentaire du « bien contre le mal », un commentaire qui permette simplement de décrypter des images et de dire ce qu’il y a à côté, en dessous, au-dessus des images ou des sons. Un commentaire qui permette de lire la stratégie qui n’apparaît pas dans les images.

[to be continued]

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A propos André Déchot

Ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et ex-membre du groupe de travail « extrêmes droites » de la Ligue des droits de l'Homme (LDH), de son comité central et de son bureau national, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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