Au pays des gueules noires, la fabrique du Front national (2/2)

Voici la 2e partie de l’entretien réalisé pour le journal antifasciste Ras l’front (n° 102) d’octobre-novembre 2004.

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Rl’f : Tu as également fait le choix d’ajouter les analyses de la politologue Nonna Mayer et celles du journaliste René Monzat ?
E.M.-A. : Oui, cela permet d’autant mieux de comprendre « cette exception » comme dit René Monzat. Car des endroits en France où ils pratiquent un vrai militantisme de terrain, il n’y en a pas beaucoup. Dans la plupart des régions, il y a plus d’élus du FN que de militants. Ils sont même obligés de payer des gens pour coller leurs affiches.
Là, il y a des équipes qui font de la politique en permanence. Et pour incarner la stratégie de Marine Le Pen, un Front national avec une assise populaire pour sortir du ghetto de l’extrême droite, la situation est idéale ici. C’est l’image rêvée du FN que Marine Le Pen voudrait. Tel qu’il n’est pas ailleurs, mais tel qu’il est là.

Rl’f : Souhaitent-ils que les habitants fassent de la politique avec eux ?
E.M.-A. : Non, leur discours, c’est « votez pour nous, on s’occupe de tout ». Ils ont une démarche très commerciale. Ils veulent gagner des parts de marché. Ils parlent comme ça. Steve Briois, c’est un ancien représentant commercial qui vendait des abonnements au câble. Aujourd’hui, il « vend » du Le Pen. Il le dit lui-même.

Rl’f : Quelles ont été les réactions à la projection de ton film ?
E.M.-A. : J’ai eu un bon accueil. Mais auprès de qui ? Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est que le fossé qui existe vis-à-vis des représentants politiques est tel qu’il est de plus en plus difficile de faire venir des gens à des débats dont le thème est la politique. Et là, en l’occurrence, le FN.
Concrètement, dans les débats auxquels j’ai participé, il y avait l’ensemble de la gauche démocratique et républicaine, des associations des droits de l’homme, des associations antiracistes, antifascistes? Mais finalement assez peu de citoyens non-organisés.
Ce que je sais, c’est que mon documentaire a été diffusé sur la chaîne câblée C9 Télévision et il l’a été à plusieurs reprises. Cela suscite une certaine curiosité. Steve Briois, c’est quelqu’un de connu maintenant. Toute la presse – avec le phénomène d’imitation que l’on connaît – est allée le voir. A un moment donné, quand on parlait du FN, tout le monde allait à Hénin-Beaumont, tout le monde tombait dans le piège tendu par le FN. Le Front voulait communiquer sur Steve Briois et sur le Pas-de-Calais. Et tout le monde a foncé. Le plan média du produit Briois a bien fonctionné.
Ce que je sais aussi, c’est que depuis que j’ai tourné, les choses ne se sont pas arrangées : au moment du tournage, le Front avait un petit local, au fond d’une cour. Aujourd’hui, il a un local de 100m2 en plein centre-ville d’Hénin-Beaumont. C’est le plus grand local politique devant celui du PS qui est pourtant une institution.
Ce que je sais encore, c’est que, depuis, Steve Briois est devenu secrétaire départemental du FN du Pas-de-Calais.
Ce que je sais enfin, c’est que son conseiller politique Bruno Bilde est devenu chef de cabinet de Marine Le Pen.
Et lors des élections régionales de 2004, le Nord-Pas-de-Calais est l’une des rares régions où le FN a encore augmenté le nombre de ses électeurs. Ce qui veut bien dire que la stratégie du FN paie.

Rl’f : Y-a-t’il des exceptions, des noyaux de résistance à leurs idées ?
E.M.-A. : Je ne voudrais pas donner le sentiment de l’inexorabilité de la prise de pouvoir par le FN au niveau local. Je ne veux pas croire qu’une région qui a été un fleuron des luttes ouvrières puisse basculer de manière mécanique. On ne balaie pas les traditions comme ça.
Je pense qu’il y a une grande souffrance, une grande désespérance. Le vote FN est une manière pour les gens de crier, de manifester leur mécontentement. Mais on est passé à un stade supérieur. Ce n’est plus seulement un vote de protestation. Si les gens répètent ce vote-là, d’élection en élection, il finit par y avoir quand même une adhésion aux valeurs – et ça je l’ai vérifié sur le terrain. Mais de là à dire que les jeux sont faits, que le FN va conquérir des mairies, des conseils généraux – même si c’est leur rêve -, je demande à voir.
En même temps, les pôles de résistances, je ne les ai pas vus. J’étais même choqué de constater combien les militants du FN sont comme des poissons dans l’eau.
Là-bas, le FN fait partie des meubles. Il est très bien reçu sur les marchés. Partout où il passe, il a un bon accueil. Briois est considéré comme un homme politique aussi respectable que les autres, comme un concurrent honorable, légitime pour participer à la conquête du pouvoir. Ça, on ne le voit pas ailleurs.
Evidemment le FN s’est fait virer de Metaleurop. Mais qui était sur le site ? Sur 800 salariés qui étaient sur le carreau, moins d’une centaine étaient présents et relevaient la tête en occupant leur usine. C’étaient la fraction la plus militante, la plus combative. C’étaient des gens de la CGT. C’étaient des enfants d’immigrés qui savent que le FN représente une menace directe pour eux.
Les autres ? La majorité des salariés étaient absents. On peut même supposer qu’une partie d’entre eux sont aussi tentés par le FN. Metaleurop comme « pôle de résistance », je suis vraiment pas sûr. Justement, ce qui m’a choqué, c’est l’absence de résistance organisée et la facilité du FN à pénétrer les couches populaires C’est quand même dans l’environnement de Metaleurop que Steve Briois a fait 37 % des voix aux législatives de 2002.
Mais encore une fois, sa force est le reflet de la faiblesse des autres. Que ce soit les organisations politiques ou syndicales.
Je parle de la gauche, mais je peux aussi parler de la droite qui est complètement inexistante et à défaut de pouvoir voter pour une droite classique, leur électorat se porte sur le vote FN car c’est la seule force d’opposition à la gauche.

Rl’f : Selon toi, quels sont les moyens pour faire reculer l’influence du FN ?
E.M.-A. : Je ne suis pas visionnaire. Je n’ai aucune légitimité à répondre à cette question avec acuité et pertinence. Ce dont je peux parler, c’est d’une aventure dans un espace précis. Une fois ces précautions prises, il me semble que la première chose serait de retrouver des repères. Si toutes les valeurs se confondent, on ne sait plus très bien qui est qui ? Qui défend qui ?
Si les élus censés incarner la gauche ne font preuve d’aucune imagination pour empêcher la fermeture des entreprises ou les délocalisations, on a le sentiment que tout se vaut : la gauche comme la droite.
Lorsque des gens de gauche sont prêts à balancer des informations au FN pour disqualifier des concurrents de la même famille politique, qu’on entend au conseil municipal, un élu républicain insulter comme le ferait l’extrême droite : cela conforte les « tous pourris », « tous les mêmes », « ils sont loin de nos préoccupations ».
Et si, parallèlement, on voit un gars comme Briois qui mène le combat d’idées, qui joue son rôle d’opposant au conseil municipal, qui interpelle sur les projets et les dossiers – même si, simultanément, il est sur le terrain de la manipulation, voire de l’intelligence au sens des pratiques d’espionnage. Pourquoi ne pas l’écouter ?

Rl’f : Tu penses donc qu’il faut redonner des repères sur les pratiques comme sur les projets politiques ?
E.M.-A. : Voilà ! Que l’on sache dans quelle famille on est. Que ça se voit à travers les discours, mais aussi à travers les actes et les pratiques politiques. La deuxième chose, qui parait évidente, c’est que la politique c’est du terrain, de l’écoute, c’est une présence auprès de ceux qui souffrent.
Il ne s’agit pas ici d’être donneur de leçons. C’est une invitation à nous tous. Ce serait trop facile de dire : « les partis politiques devraient? Moi, je pense que? ». D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement des partis politiques, mais aussi des associations, des initiatives comme les repas de quartiers ou d’autres. Il faut qu’on retricote du lien avec les couches populaires. Et il y a différentes manières de le faire.
Mais il ne faut pas simplement entendre la souffrance des gens, il faut être capable de la retraduire en terme politique, en projet alternatif. Dans l’histoire, les partis ouvriers qui ont réussi à gagner la confiance des couches populaires étaient des partis qui les représentaient avec des gens qui leur ressemblaient. Et ces gens étaient aussi capables de proposer un projet de transformation sociale. Les gens doivent sentir que d’autres partagent leur pensée et que leur souffrance peut être transformée en changement.
Le problème, c’est que c’est bien de le dire, mais on y est pas encore. Même s’il y a des prémices : dans le tissu associatif – et dans le Nord-Pas-de-Calais, le travail fait par les associations culturelles, en particulier, est important -, dans le mouvement d’éducation populaire, dans tous ces mouvements qui tentent de maintenir et de réactiver des valeurs de solidarité, d’échange?
En plus, il faut aller vite car on peut parler du FN, mais il y a d’autres formes de populisme, de replis identitaires qui, eux aussi, vendent du rêve. C’est le cas des intégristes musulmans par exemple.
Il faut peut-être aussi qu’on soit plus présent sur le terrain du symbolique, ne pas simplement être sur le terrain de la gestion. Même si il est important de faire la démonstration que l’on sait gérer (les gens ont besoin d’avoir de bons services publics, d’avoir de bonnes offres de colonies de vacances, des centres de santé, des salles de sports?), il faut aussi faire la démonstration que l’on peut transformer la vie.

propos recueillis par André Déchot

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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