Marine Le Pen met-elle beaucoup d’eau dans son ANI?

J’avoue, le titre de ce billet est un peu trompeur. En l’occurrence, ce billet va bien au-delà du positionnement de la cadette Le Pen sur l’ANI. J’ai pas pu m’empêcher de faire un bon mot, j’espère que les lecteurs et lectrices du blog ne m’en voudront pas trop.

Marine Le Pen cherche depuis de nombreux mois à gagner en crédibilité économique et sociale. Cela l’amène parfois à faire preuve d’une « plasticité » de positionnement (le plus souvent liée aux circonstances) qui confine parfois au risque de claquage musculaire.
Ainsi, soucieuse de s’attirer le soutien des petits commerçants (relativement classique pour ce type d’organisation. Voire récemment le communiqué de presse de Florian Philippot, ici), elle cherche également à s’attirer les grâces de fractions « souverainistes » ou « patriotiques » du grand patronat (voir ici) opposées aux fractions les plus ferventes partisanes de la mondialisation libérale dont la patronne du Medef, Laurence Parisot est le symbole (d’où la faiblesse de sa critique du « marinisme » dans l’ouvrage qu’elle a publié en 2011 chez Calmann-Lévy, Un piège bleu marine). Le tout en donnant l’impression de défendre les droits des salariés et des chômeurs nationaux (pas de tous ceux et toutes celles qui sont sur le territoire – logique quand on est pour l’abrogation du droit du sol -, soyons clair) car électoralement, c’est quand même ce qui paie le plus.
Cet équilibrisme, l’amène ainsi à prendre des positions « au myeu » tandis qu’au sein de son organisation, d’aucun (selon les courants idéologiques dans lesquels ils se reconnaissant) adopteraient volontiers des positions ouvertement pro-patronales (d’où la charge contre le gouvernement mais surtout contre les organisations syndicales et les manifestantEs opposés à l’Accord national interprofessionel dit « ANI » – voir ici  -) et d’autres, en l’occurrence populistes (tout cela renvoyant également à la réalité sociale dans laquelle s’inscrivent les sections frontistes – voir par exemple ici), afin, comme le dirait George Valois, de contraindre le patronat à adopter des positionnements au bénéfice des nationaux et de la patrie (rappelons que les nationaux ne sont pas seulement définis par la détention de la carte nationale d’identité. Ce qui rend tout cela compliqué lorsqu’il s’agit de voir clairement au bénéfice de qui agit le parti d’extrême droite passé de la « préférence nationale » à la « priorité nationale »).
L’idée, à un an des élections municipales et européennes (le local et le global sont intimement liés, toute dissociation s’avèrerait incompréhensible voire dépolitisante. Le 1er scrutin étant considéré comme un tremplin pour second par le FN) étant, sans doute, d’imposer dans le débat « l’Europe des patries » dans le cadre d’une Europe bunkerisée (le FN développant une lecture de type « nationalisme opprimé » au sein d’un Occident lui-même en danger – des convergences existent idéologiquement entre néo-conservateurs et nationalistes particulièrement autour de la notion d’Occidentalisme décrite par Gaël Brustier dans La guerre culturelle aura bien lieu dont j’ai déjà parlé, ici. Mais surtout entre paléo-conservateurs de type « gaulliste » représentés à l’UMP), mais toujours libérale puisque la critique « mariniste » ne porte que sur « l’ultralibéralisme » (voir les limites ci-dessous).
Bref. la parfaite illustration des déclarations de papa Le Pen en 2002: « économiquement de droite, socialement de gauche et nationalement de France » qui paraissait constituer une rupture par rapport au « ni droite, ni gauche » caractérisant les idéologies de 3e voie (ces dernières constituants, le plus souvent, le fil à plomb des courants fascistes, mais pas que) mais qui n’était en réalité qu’une reformulation en « et, et ».
Economiquement de droite, sans aucun doute et d’ailleurs la fille Le Pen prend clairement ses distances avec toutes réformes qui pourraient s’avérer trop radicales. Par exemple, dans Valeurs actuelles (bon, c’est vrai faut aussi s’adapter aux lectorat ou aux auditeurs et aux téléspectateurs selon la « couleur » de tel ou tel média) du 21 février 2013, à la question « êtes-vous favorable à l’interdiction des licenciements boursiers », sa réponse est « Non, car on tomberait dans une vision un peu soviétique des choses. » No comment.
Autre exemple, sur les retraites, son projet présidentiel stipulait: « retour progressif au départ à 60 ans pour 40 années de cotisations ». Je suis pas un expert de la question, mais maintenir dans la loi la possibilité de la retraite à 60 ans (légalement et symboliquement important) peut s’avérer totalement formel si on accompagne l’augmentation de la durée de côtisations. Rien sur le retour aux 37,5 annuités dans le public et le privé. Mdr comme on dirait sur facebook!
Socialement de gauche, je pense qu’on voit la mascarade sur l’ANI. Il s’agit uniquement de se substituer aux « corps intermédiaires » que critiqua également N. Sarkozy dans l’ultime phase de radicalisation de sa campagne présidentielle pour capter l’électorat droitiste de la fille Le Pen mais aussi les déçus de l’action syndicale, dans un contexte où le rapport de force s’est, pour le moins dégradé dans les dernières décennies, entre représentants des salariés (certains donnant même le sentiment de jouer contre leur camp) et du patronat.
Mais en tout cas, Marine Le Pen révèle elle-même être idéologiquement conservatrice sur les questions de société [ce n’est pas une surprise, mais c’est mieux quand c’est dit]. Deux exemple, toujours extrait de Valeurs actuelles du 21 février 2013. Verbatim.
« Sur le mariage homosexuel, auriez-vous voté contre si vous aviez été députée?
– Bien sûr! Il n’y a jamais eu aucune ambiguïté dans mon propos. Je suis opposée au mariage et à l’adoption pour les couples de même sexe, tout comme à la PMA et à la GPA. Si nous arrivons au pouvoir, nous reviendrons sur cette loi» ainsi que
« En tant que catholique, vous situez-vous plutôt dans ce camp conservateur?
– Oui. […] Je suis un grand défenseur de la laïcité [faux, si l’on en croit les pages « Idées » du Monde publiées à la veille de l’UDT du FN de septembre 2012], mais la France est un pays de racines chrétiennes qui ne doit pas se renier.»

Nationalement de france? Pas de doute. Au-delà des débats sur la caractérisation du FN (perso, l’idée de parti « hybride » que met en avant Jean-Yves Camus me paraît opérationnelle), le Front national est bien un parti nationaliste.
Et sans la moindre diabolisation, il s’agit bien de le combattre pour cela sans pour autant se satisfaire des contre-réformes économiques, sociales, démocratiques [appelées réformes structurelles pour qu’on voit moins les régressions] que les partisans de l’illusoire « régulation du marché » veulent imposer.

Allez, j’arrête pour l’instant, mais je ne peux le faire sans citer une phrase de Zeev Sternhell (Ni droite, ni gauche – l’idéologie fasciste en France, 1987, éditions complexe) qui amène à s’interroger : « le fascisme est à la fois le produit d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme»

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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