Reprise

couvRC7Voici précisément 4 mois que ce blog n’a pas été mis à jour. Je suis convaincu que cela n’a empêché personne de dormir. Mon égo y survivra. Wouarf.
Pour autant, ce silence ne signifie pas que je suis resté inactif depuis juillet dernier.

Voici, ci-dessous, une contribution rédigée pour la revue de l’Institut de recherches de la FSU, Regards croisés de juillet-août-septembre 2013. Le dossier de ce numéro était consacré à l’extrême droite :

UNE RESISTIBLE OFFENSIVE

Comment le Front national est-il revenu de la relégation où l’avaient plongé des crises internes et la droitisation de la droite traditionnelle ? Quels facteurs internes et externes à ce parti expliquent ce retour gagnant ? A quelles conditions les forces anti-réactionnaires pourront-elles vaincre le parti patriote en cours de constitution ?

Le Front national, durant la décennie 2000, était dans le creux de la vague: reflux électoral, hémorragie militante, difficultés financières. Cette « traversée du désert » débute, en décembre 1998, par le départ de la moitié des élus et de l’encadrement frontiste derrière Bruno Mégret, qui fonde une nouvelle organisation aujourd’hui insignifiante: le Mouvement national républicain. Elle se poursuit par le départ de cadres lepénistes qui voient d’un mauvais œil l’émergence, appuyée par Jean-Marie Le Pen, des « modernistes » conduits par sa fille. La dynamique centrifuge née de l’affaiblissement du FN et l’opposition mariniste aux militants frontistes « folkloriques » laisse ainsi un espace à l’émergence de regroupements « à la droite du FN ». Toujours à la marge, des mouvements activistes violents1 ou plus radicaux se construisent. Cette myriade périphérique semble donner corps à l’image d’un FN recentré.

Durant cette décennie, les spéculations sur « l’après Le Pen » vont bon train. Dans le même temps, les débats autour des thématiques liées à l’immigration et à l’insécurité sont omniprésents dans l’actualité. La présidence Sarkozy met en œuvre certaines propositions directement inspirées du programme frontiste2.

Début 2011, Le Pen (Marine) succède à Le Pen (Jean-Marie). Un nouveau cycle s’ouvre. Une génération de dirigeants, proche de la benjamine Le Pen ou revenus de l’aventure MNR3, prend les rênes du « nouveau Front national », rejoints par de plus jeunes militants, au profil moins « marqué »4.

Depuis la présidentielle de 2012, les législatives successives (y compris les partielles, particulièrement celles de l’Oise et du Tarn-et-Garonne) confirment le retour du Front national à un haut niveau d’influence dans le débat public. L’offensive frontiste « par le bas » (municipales) et « par le haut » (européennes) pour 2014 crée des sueurs froides chez certains militants. Chez d’autres, cynisme et calculs prévalent. Pourtant, l’offensive est résistible.

Des transformations internes limitées
Depuis une décennie, le Front national est en travaux. L’enjeu est de « tout changer pour ne rien changer ». Il s’agit de donner l’impression du changement, de sortir de la posture protestataire dans laquelle Jean-Marie le Pen s’était cantonné, afin de contester le leadership à droite5 et ainsi donner crédit à l’objectif revendiqué d’exercice du pouvoir. Il s’agit de « dédiaboliser sans banaliser », d’instrumentaliser les valeurs républicaines au bénéfice du combat nationaliste. C’est déjà ce qu’écrivaient les théoriciens frontistes il y a 20 ans6.

Alexandre Dezé, maitre de conférence en sciences politiques, analyse la « nouveauté mariniste » : « effacer les référents identitaires du parti, euphémiser le discours, s’appuyer sur les ressources d’intellectuels, exploiter le profil légitime de nouvelles recrues, mettre en avant des personnes issues de l’immigration pour mieux se dédouaner de tout positionnement raciste […] ne constitue en rien une nouveauté. […] Si l’on peut avoir l’impression que le FN a changé, l’examen des ressorts de sa stratégie tout comme l’analyse de son processus de “normalisation” démentent toute forme de transformation notoire – au-delà du changement de leadership lui-même »7

Des facteurs contextuels
La note « Le point de rupture – enquête sur les ressorts populaires du vote FN en milieux populaires », parue six mois avant la présidentielle de 2012, reste, malgré le changement de présidence et d’exécutif, d’une totale actualité. Cette note décrivait la demande des catégories populaires confrontées à « la crise sans fin » débutée en 2008. Elle pointe plusieurs aspects de la souffrance des victimes de la mondialisation libérale et autoritaire, qu’il s’agisse de celle des marchés financiers ou des contraintes de l’Europe ; insécurisations physiques, culturelles, économiques. Ces souffrances, vécues comme autant d’injustices insupportables, le Front national veut les capter8 et les transformer en visées nationalistes. Pour cela, il n’hésite pas à occuper le terrain de l’adversaire. Entre convergences idéologiques et concurrences organisationnelles, l’UMP identitaire et le FN s’en donnent à cœur joie dans le brouillage des repères politiques, sociaux, historiques9. Ainsi, Patrick Buisson déclarait récemment: « La droite ne peut espérer reconquérir durablement le pouvoir que si elle parvient à construire une offre politique qui prenne en charge la souffrance sociale. […]Le patriotisme, le protectionnisme, le conservatisme en matière de mœurs sont des valeurs historiques de la tradition ouvrière. »10

La « droitisation » de l’UMP
Cette radicalisation de la droite n’est pas nouvelle. Mais elle est inédite dans la forme « structurelle » que lui a donnée le sarkozysme
11. Imprégnée par la crainte du déclin, elle contribue à la remise en cause du consensus républicain autour du socle des valeurs démocratiques issues de la Révolution française et de la Résistance. A droite, il devient urgent d’être réactionnaire12.

La mutation populiste, autoritaire et xénophobe, aux formes et aux rythmes multiples, n’est pas un phénomène franco-français, elle est à l’œuvre à l’échelle du continent européen. La situation grecque en est une paroxystique démonstration qui appelle une solidarité concrète en direction des populations qui y résident.

Concernant la France, la fondation Terra Nova, dans son rapport « L’axe UMP-FN : Vers le parti patriote ? »13, apporte une illustration pertinente des ponts jetés entre le sarkozysme et le FN appelés à « trouver – à court ou moyen terme- une traduction institutionnelle dans un “parti patriote” réalisant “l’union des droites” ».

Cette union en devenir s’appuie sur des auteurs (Raufer, Raspail, Dantec, Obertone mais aussi Houellebecq et Finkielkraut), des activistes de la blogosphère (Le Gallou et son site Polemia), des journalistes et des éditorialistes (Ivan Rioufol, Eric Zemmour, Elisabeth Levy, Robert Ménard).

La rupture sarkozyste alimente par son anti-humanisme et son altérophobie (rejet de l’autre) le moulin nationaliste du FN. Elle donne parfois le sentiment que le Front national est « à la gauche » des positions développées par certains responsables UMP (par exemple Claude Guéant et la « hiérarchie des civilisations »14). Elle créée les conditions d’un imaginaire commun entre droite identitaire et extrême droite. Et même si les questions économiques restent un élément de divergences entre l’UMP et le FN, la jonction sur les questions sociales (la lutte contre l’assistanat) ou culturelles (la défense des valeurs nationales) s’opère. La consolidation de ce bloc idéologique s’est, pour la première fois, matérialisée dans la rue, lors des « Manifs pour tous », face à un pouvoir jugé illégitime, totalitaire et minoritaire.

Comment agir efficacement ?
Nous avons baissé la garde durant la décennie de « passation de pouvoir » frontiste. La violence du quinquennat Sarkozy l’explique en grande partie. Dans la situation actuelle, l’ampleur des défis parait effrayante. Pour autant, nous ne sommes pas des « voyageurs sans bagage ».

Au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2012, la Ligue des droits de l’Homme déclarait : « Infliger une défaite au candidat sortant ne suffira pas à répondre aux angoisses et aux espoirs que traduit le premier tour des élections présidentielles. Ce sera au nouveau président de la République d’impulser une autre politique qui, dépassant l’alternance institutionnelle, ouvre la voie à une réelle alternative politique.»

Les défis sont multiples et globaux pour les organisations politiques progressistes, les organisations issues de l’éducation populaire, et celles du mouvement social et démocratique.

Nous devons être capable de mettre à jour notre logiciel face aux populismes autoritaires et xénophobes et aux nationalistes. Il s’agit de « faire politique », ne plus se contenter de tactiques devenues inopérantes ou de postures rendues caduques. Nous devons remobiliser nos forces afin d’inverser un rapport de force idéologique, politique et social qui nous est défavorable.

Nous devons repenser un projet d’émancipation. Cela nécessitera de faire reculer les « territoires de citoyenneté amputée », dans le discours et la pratique. Nous devons maintenir le cap vers de nouveaux droits, vers l’égalité réelle et une démocratie inclusive15, afin de ne laisser aucun espace propice au développement de la démagogie sociale des populistes xénophobes et des nationalistes. Nous devons convaincre les nouvelles générations que les solidarités peuvent être de puissants leviers face aux paniques morales, au découragement, au cynisme. Nous avons le devoir d’être ambitieux.

———

1 Même si la dangerosité de ces mouvements n’es pas de même nature, nous avons pu constater lors de la mort du militant antifasciste Clément Méric que la violence de certains membres ou proches de ces mouvements pouvait aller jusqu’à l’homicide.
2 Sur cette question, relire le dossier « Le FN décide, Sarkozy exécute (et le PS suit) », Politis n° 1177, novembre 2011.
3 Le système Le Pen – enquête sur les réseaux du Front national, Caroline Monnot-Abel Mestre, Denoël, 2011.
4 Enquête au cœur du nouveau Front national , Sylvain Crépon, Nouveau Monde éditions, mars 2012.
5 Cet objectif est celui du Front national depuis sa création en 1972.
6 La tribune de Louis Aliot, parue dans le Figaro du 14 février 2013 : « Une première victoire stratégique pour Marine Le Pen » constitue quasiment un plagiat du texte du néo-droitier de J.-C. Bardet, « Un projet pour la nation » , paru dans la revue théorique du FN, Identité, n°21, en février 1994.
7 Le front national : à la conquête du pouvoir ?, Alexandre Dezé, Armand Colin, 2012.
8 Cette note est l’un des nombreux documents produit par une structure liée à la gauche présent dans la bibliographie du livre-programme de Marine Le Pen, paru en 2012, Pour que vive la France.
9 Sur les enjeux historiques et mémoriels, lire Les historiens de garde : de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, William Blanc – Aurore Chéry – Christophe Naudin, Inculte essai, 2012, ainsi que : Le fascisme – historiographie et enjeux mémoriels, Olivier Forlin, La découverte, 2013.
10 Le Monde, 8 juin 2013.
11 Les récentes déclarations de Christian Estrosi de l’UMP ou de Gilles Bourdouleix du CNI sont là pour nous le rappeler.
12 De l’urgence d’être réactionnaire, Ivan Rioufol, J’ai lu, 2012.
13 Ce rapport est téléchargeable sur le site de la fondation Terra Nova.
14 En 2005, lors de la révolte des quartiers populaires, ce n’est pas le Front national qui développait les positions les plus autoritaires ou xénophobes.
15 Il est intéressant d’ailleurs de souligner que le Front national prétend renforcer la démocratie et s’oppose au droit de vote des résidents étrangers extra-communautaire (comme l’UMP d’ailleurs) qui constitue pourtant bien une extension des droits civiques (les européens bénéficiant déjà de ce droit). Cette contradiction éclaire, une fois de plus, le projet ségrégatif du parti nationaliste.

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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