Le spectacle de Dieudonné face à l’impuissance de l’Etat

Jusqu’à présent, parmi les rédacteurs du « Club Pickwick », il y avait Sophie Joubert et moi-même. Maintenant, il y a également Aymeric Chardon qui m’a fait parvenir ce point de vue. Bienvenue à lui.

Depuis quelques jours maintenant Dieudonné déchaîne les passions et fait couler beaucoup d’encre. Stratégie de détournement ou véritable combat contre des idées pénalement condamnables, l’Etat a décidé de faire taire le comique. Mais peut-on vraiment répondre à une menace avec la seule réponse administrative, surtout si on ne connaît pas réellement l’ennemie en question ou si l’on en sous-estime la nature ?

C’est bien connu, le monde médiatique aime se repaître d’images chocs. Les provocations néo-nazies ne font pas exception, elles sont toujours l’occasion de frapper les esprits à grand coup. Sûrement pas chic, mais violemment choc, elles feront à coup sûr les gros titres.

La « bête immonde » n’a jamais été déclarée cliniquement morte, sur ce point on ne serait donner tort aux médias. Elle est protéiforme, se dissimule pratiquement toujours derrière quelques éléments politiques de circonstances, et entend par ce moyen adapter ses idées au champ de l’acceptable. En France elle a dû aussi modéré ses propos, voir réviser son logiciel politique pour ne pas se voir affubler du caractère anticonstitutionnel, excommunication pure et simple du champ républicain. L’exercice du pouvoir est conditionné à cette simple règle. Le Front National en a fait les frais pendant les années 90, condamné de nombreuses fois par l’Etat pour l’application de la préférence nationale.

Dans la lutte pour la préservation du fragile équilibre républicain l’Etat joue le rôle de garde-fou. Lorsque l’adhésion aux vertus républicaines est menacée, il n’hésite alors pas à disposer son appareil répressif au service de la lutte contre les idées anti-républicaines. Un droit dont il dispose légalement mais qui est contraint à des cas très précis; la dissolution administrative par exemple ne peut intervenir légalement que pour actes de violence et dégradation, création d’une milice privée ou pour “agissement contre la République“ c’est-à-dire création d’un groupement terroriste.

Comme l’Etat, les médias ne réagissent le plus souvent que lorsque les menaces se font directes et sont facilement identifiables: un néo-nazi qui lève le bras sera à coup sûr médiatisé. C’est l’une des limites de ce système: aujourd’hui certains de ces groupes en ont fait leur atout et jouent sur l’indignation pour se faire de la pub à moindre coup.

Une simple question de limite ?
La question Dieudonné est régie par cette règle. Ce n’est pas la première fois qu’il défraie la chronique, désormais habitué des bancs des tribunaux, mais cette fois-ci l’infraction commise, dénuée de toute ambiguïté (« Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage » ndlr), caractérise son attaque comme une remise en cause du pacte républicain. Pour l’Etat, Dieudonné menace désormais l’équilibre communautaire. Pour les médias il a commis la provocation ou le méfait de trop, la ligne qu’il ne fallait surtout pas franchir.

Vers une interdiction des spectacles de Dieudonné
Alors la machine se met en place progressivement jusqu’à sa marche à plein régime, elle est bruyante et écrase tout sur son passage. Les unes journalistiques s’horrifient, les éditorialistes du petit écran se relaient pour crier leur haine de l’infamie raciste. Le tapage médiatique est effectif. Les annonces se succèdent, le ministre de l’intérieur tentera de répondre aux promesses évoquées en simple prestataire de service. Finalement le couperet tombe, les spectacles du comique seront interdits par arrêtés préfectoraux dans les délais les plus brefs. On pourrait s’en réjouir, mais il n’en est rien.

De quoi Dieudonné est-il le nom ?
Dieudonné est un homme habile, peut-être même un caméléon capable de mutations aussi improbables qu’impromptues. Connu pendant les années 90 et au début des années 2000 comme le compère du comique Elie Semoun, il s’est illustré à plusieurs reprises pour ses engagements, contre le Front National dans un premier temps, et ensuite pour la Palestine. Des engagements qui semblaient le classer irrémédiablement à gauche. Une gauche qu’il a d’ailleurs côtoyée de nombreuses fois dans les manifestations antiracistes. La suite est désormais largement connue: un mauvais sketch lui attire les foudres de la communauté juive et d’une partie du monde médiatique, un simple avertissement qu’il va luimême instrumentaliser. Il va en faire sa propre marque de fabrique. L’infréquentabilité va devenir peu à peu son fond de commerce. Voir un spectacle de Dieudonné est devenu quelque chose de sulfureux, on ne va pas voir son spectacle comme celui d’un autre comique. Les propos y sont très politiques et tapent sur certains pans de la société. A force de temps et d’excommunications du monde médiatique, ceux-ci se radicalisent, se concentrent pratiquement exclusivement contre les sionistes, vocable qui, chez Dieudonné désigne la communauté juive. Les propos vont parfois très loin jusqu’à faire intervenir la remise en cause de la Shoah ou jusqu’à parler d’une puissance occulte sioniste en France. La dérive est plus qu’effective.

Un comique engagé ?
Les nombreux dérapages pourraient justifier l’interdiction de ses spectacles, le rire aussi a des limites, celles de rester dans le registre de la comédie. Ce n’est factuellement plus le cas chez Dieudonné, qui mélange à satiété gesticulations comiques et propos politiques afin de toujours mieux brouiller les pistes. Il est devenu militant, le porte-étendard d’idées qu’il est loin d’avoir conçues et théorisées. Sa propagande, il la développe dans ses spectacles et ses nombreuses vidéos internet. Largement dissimulées, les idées sont disséminées de façon insidieuse, ne peuvent être comprises en tant que tout idéologique sans une certaine connaissance de l’objet politique. Les éléments circonstanciels, loin d’être le centre de gravité idéologique servent d’axe d’attractivité : son positionnement faussement intransigeant sur la question palestinienne, sur le sionisme. Un discours de séduction pour son public de plus en plus militant mais pas forcément toujours en adéquation totale avec la trame politique proposée par Dieudonné.

Un fond idéologique plus classique qui ne se classe pas à gauche mais, bel et bien, à droite.
On retrouve désormais chez Dieudonné bien des valeurs de la droite conservatrice historique: une remise en cause de la République et du parlementarisme, des élites intellectuelles, et surtout un antisémitisme idéologique. Ce dernier s’attache à l’esprit militant de la fin du 19e siècle, un antisémitisme qui lui aussi est venu en grande partie de la gauche républicaine, la dénonciation du juif comme grand orchestrateur de l’ombre
1. Il lui sert à dénoncer un système corrompu et à en cibler un ennemi confortablement identifiable. Dans une pensée plus mystique il prophétise aussi la chrétienté et l’Islam unis pour mener un “choc des religions“ contre l’entité satanique qui menace le système. Son attachement depuis maintenant 6 mois à la pratique du putsch militaire, qu’il appelle de ses propres voeux, achève de le classer définitivement dans les rangs de la droite de combat.

L’interdiction: arme efficace ?
La question n’est donc pas de savoir, comme il est de bon ton aujourd’hui de s’interroger, si interdire Dieudonné de spectacle relève de la censure; mais de savoir si la seule interdiction permet de combattre efficacement des idées réactionnaires. La réponse est sans équivoque, ce n’est pas avec l’appareil coercitif d’Etat que l’on peut combattre des idées. On peut temporairement les immobiliser, les contraindre à se faire plus discrètes mais non pas les faire disparaître. Le passé l’a maintes fois démontré, les groupes dissous ont toujours refait surface sous une autre forme et même parfois avec des idées partiellement différentes (l’une des capacités offertes par l’utilisation de la dissimulation).

De plus Dieudonné n’est plus, aujourd’hui, le seul porte-parole de ce mouvement qui se veut “dissident“, il en est le chef, le symbole d’insoumission. Autour de lui s’est installée une constellation, une galaxie militante composée de petits groupes à l’écho plus ou moins important. Son plus fidèle et médiatique comparse est le nationaliste Alain Soral, chef mégalomane du mouvement “Egalité et Réconciliation“. Mais aucun d’eux ne fait parti de l’arc politique républicain, aucun ne peut se prévaloir de la représentativité politique.

Contre Dieudonné: la lutte idéologique et politique
Il est donc primordial de lutter sur le terrain des idées contre Dieudonné et son réseau. Lutter sur notre terrain et non pas le leur, réaffirmer nos principes et confondre Dieudonné et ses proches dans l’imposture qu’ils représentent aujourd’hui. Montrer que ces gens ne s’inscrivent aucunement dans la lutte contre les oppressions, mais que justement parce qu’ils détournent les luttes pour blâmer certaines catégories de la population – les mêmes qu’ont toujours dénoncés l’ensemble des forces de la réaction – ils se tournent résolument du coté du pouvoir. Cette lutte ne peut donc se faire qu’avec l’intelligence des idées, le penchant victimaire de Dieudonné et de ses amis interdit toute opposition frontale qui pourrait se révéler improductive. Dieudonné n’est pas l’ami des opprimés, des faibles et des vaincus, à nous de le démasquer.

Aymeric Chardon

1  Dans une vidéo filmé par le site Sirat Alizza Dieudonné dit « La France est aujourd’hui dirigée par Israel », « l’art du sionisme c’est le mensonge, depuis toujours, ils ont installé, ils ont conquit le monde par le mensonge » « Zemmour dit que la plupart des délinquants sont noirs ou arabes […] mais les gros escrocs de la planète sont tous des juifs […] regarde ta gueule Zemmour on dirait un dromadaire […] il faut être juif pour avoir la liberté d’expression en France […] on n’a plus peur (de dire la vérité sic) ils nous ont tout fait, ils nous ont trainé dans la boue, ils nous ont mis à l’état d’esclave, ils nous ont colonisé […] maintenant la mort sera plus confortable que la soumission à ces chiens »

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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