« Le responsable de l’affaire Dieudonné est Dieudonné lui-même »

Dans Golias hebdo n°320 (semaine du 23 au 29 janvier 2014), je répondais aux questions d’E. Brisson sur la nouvelle (et sans doute pas dernière) « affaire Dieudonné ». L’entretien proprement parlé a été effectué le 12 janvier 2014.

@si-012014Golias Hebdo : Quelle est aujourd’hui l’audience de Dieudonné ?
André Déchot : C’est une audience majoritairement jeune, issue des quartiers populaires [NDR: à bien y réfléchir, le terme « milieux populaires » me semble plus juste. Idem pour l’usage ci-dessous]. À cette audience majoritaire s’est mêlé un public très conservateur, politisé, parfois marqué par le militantisme catholique, notamment celui que l’on a pu retrouver durant les manifestations « Manif pour Tous ».
Concernant le noyau dur « politisé », dans le livre La Galaxie Dieudonné, pour en finir avec les impostures, nous définissions sept familles parmi les proches de Dieudonné en 2009 : les conspirationnistes, l’extrême droite plurielle dont des nationaux-catholiques, des néo-pétainistes ou des lepénistes (le père), les ultras religieux juifs de Neturei Karta, les suprémacistes noirs de Kémi Séba, les négationnistes, les fondamentalistes musulmans, et puis les sectaires.
Le public issu des quartiers populaires est bien souvent composé de personnes qui ne sont pas liées à des structures ou des associations, des personnes qui ne mènent pas de combat organisé. C’est un public qui bien souvent n’a aucun repère politique ou historique. Dieudonné [NDR: histoire d’être correctement compris, je parlerais, ici, plutôt de « repères politiques ou historiques faibles ou confus »], lui, pointe des questions de manière déformée, qu’il instrumentalise, et que le noyau dur politisé va utiliser.
L’essentiel du public qui le suit est attaché à rigoler. Ici, les provocations sont une sorte de catharsis et de « bras d’honneur » fait au pouvoir, mais Dieudonné sait l’instrumentaliser. Il contribue à ethniciser les questions qu’il traite. Le point d’entrée conspirationniste, qui est un des leviers du discours de Dieudonné, permet de capter des gens issus de la gauche radicale. Ce qui est problématique, c’est que ces radicaux ne se posent pas la question du sens de leur radicalité, vers où la radicalité de Dieudonné les mène. Est-ce vers un « tous
ensemble » ? Un combat commun pour une égalité des droits pour tous ? Ou est-
ce une logique d’éclatement de la société, de concurrence des mémoires et de « lutte
des races » ? Ces radicaux se contentent de faire un bras d’honneur au pouvoir via
les spectacles de Dieudonné. Mais quel est leur projet ?

G. H. : Cette radicalité est au cœur de l’affaire Dieudonné…
A. D. : Absolument. C’est le côté « anti- système » de la posture de Dieudonné. Il peut renvoyer à l’un des deux antisémitismes qu’il amalgame.
En l’occurrence, celui qui prend le visage de l’anticapitalisme et qui a été développé à
gauche par certains socialistes de la fin du XIXe siècle : Fourier, Toussenel, Proudhon,
Vacher de Lapouge. A la même époque, un courant très minoritaire issu des combats
de la Commune de Paris a, par la suite, jugé nécessaire de soutenir le boulangisme. Leur
priorité, c’était de « faire péter le système », peu importe les moyens. On est ici un peu
dans le même cas.

G. H. : Manuel Valls est-il vraiment à l’origine de toute cette affaire ?
A. D. : Non, il faut préciser les choses : le déclenchement de l’affaire c’est l’émission
« Complément d’enquête » diffusée sur France 2 qui permet de faire connaître le contenu du spectacle de Dieudonné hors du théâtre de la Main d’Or. Est alors diffusée une saillie antisémite ciblant le journaliste Patrick Cohen. Il faut préciser cependant
que dans un précédent spectacle, une saillie du même tonneau visait plutôt Patrick
Timsit, mais aucune télévision ne diffuse l’information à l’époque. Et la vigilance
militante n’étant plus ce qu’elle fût dans les années 1980 ou 1990, rien ne se passe. Avec
cette séquence, reprise par de nombreux médias, l’affaire est lancée. Nous sommes
mi-décembre. Le ministre de l’Intérieur joue la fermeté de l’Etat et cela aboutit
aux épisodes des deux dernières semaines, à des débats contradictoires à propos de
son action, de sa manière de combattre Dieudonné. Outre les débats qui divisent à
droite et à gauche, ceux qui reprochent à Manuel Valls de jouer une carte personnelle
et ceux qui considèrent que son action a été nécessairement ferme, il faut rappeler
que Dieudonné orchestre ses provocations et son antisémitisme, crée une sorte de
« contre-culture » lui permettant de faire tourner sa petite boutique très lucrative.
Le responsable de l’affaire Dieudonné est Dieudonné lui-même.

G. H. : Des observateurs de cette affaire affirment parfois que la liberté d’expression devrait s’appliquer à Dieudonné. Quelle est la position de la LDH, soucieuse du respect des libertés, à ce sujet ?
A. D. : Beaucoup de groupes, d’élus ou de figures politiques ont exigé l’interdiction
du spectacle de Dieudonné a priori. Cette réponse autoritaire est-elle la bonne face
à celui qui prétend défendre la liberté d’expression, comme le FN d’ailleurs, alors
qu’il s’agit pour lui, à la fois, de s’opposer aux lois dites « liberticides » c’est-à-dire contre
le racisme et l’antisémitisme ou contre l’apologie de crime contre l’Humanité ? Je
ne le pense pas. Sachant par ailleurs que tout cela peut avoir des effets pervers en
terme de jurisprudence, comme la réaction de l’association d’extrême droite l’AGRIF
l’a laissé entendre.
La LDH pour sa part défend à la fois la liberté d’expression et la condamnation pénale ferme des abus et des délits constatés. Ce qu’elle a déjà fait par le passe avec Dieudonné. Avec ce cadre précis, il y avait largement de quoi faire respecter les règles de la République. En l’occurrence, je ne suis franchement pas convaincu que la République en sorte renforcée. Là aussi, la question de la fin et des moyens est en débat.
Une autre question se pose : au-delà de l’affaire Dieudonné, quel est le contexte ?
Celui de la parole raciste ou altérophobe libérée. De l’homophobie exprimée lors de
la « Manif pour Tous » au racisme qui a pu viser Christiane Taubira, en passant
par des formes de poujadisme observable dans le mouvement des « Pigeons » ou
qui parcourait, plus récemment, celui des « Bonnets rouges » (Dieudonné, lui-même,
semble organiser son insolvabilité fiscale), tout cela est malheureusement dans l’air
du temps. Dieudonné contribue, à sa façon, au grand courant de désobéissance civile
mené par les droites radicales depuis l’élection de François Hollande en mai
2012. Ce mouvement cherchant à s’appuyer sur la souffrance et la grogne sociale de
plus en plus perceptibles. Dieudonné semble vouloir être de ceux qui visent
à déstabiliser le pouvoir. Il ajoute sa pierre à l’édifice des actions politiques
réactionnaires très nettement identifiées.
Une sorte de « marchons séparément, frappons ensemble ». Son appel à une
manifestation qui mêle droites extrêmes et extrêmes droites, « jour de colère »,
parfaitement inconnu du grand public, en est l’illustration.

G. H. : Comment Dieudonné l’antiraciste a-t-il pu devenir un étendard de l’antisémitisme ?
A. D. : Dieudonné était un militant de la question noire. Le problème étant qu’il est
passé de la question de la traite négrière, pour laquelle il militait, et cela était tout
à son honneur, à celle du « juif négrier » (contre toute réalité historique d’ailleurs)
et relayait en cela les théories antisémites de Louis Farrakhan de la « Nation of
Islam » aux Etats-Unis. Et la bascule s’est opérée progressivement après le sketch du
« colon sioniste », fin 2003. Il a commencé à faire le vide autour de lui. Les pressions
subies ont été parfois violentes. Et, outre l’idéologue Alain Soral, l’un des premiers
a lui tendre la main est l’eurodéputé FN Bruno Gollnisch.
En picorant dans ses obsessions – la traite négrière, le complot et l’antisémitisme
– les ingrédients étaient réunis. Il joue avec l’ambiguïté entre antisionisme
et antisémitisme, mais Dieudonné est antisémite. Dans une revue racialiste
d’extrême droite, Dieudonné affirmait à l’automne 2009 : « Je combats comme
vous le projet politique mondial du judaïsme. » C’est une réponse antisémite
sans équivoque. Cependant, il faut préciser que Dieudonné n’est pas un idéologue, il
n’est pas « construit » idéologiquement.
Comme beaucoup de gens qui manquent de repères politiques, je pense qu’il a fabriqué son bric-à-brac idéologique à partir de son entourage. Même s’il développe un
discours qui a la couleur nationalisme-révolutionnaire

G. H. : Que penser de la riposte de Dieudonné qui a donné une conférence de presse en boubou et annoncé un nouveau spectacle évoquant l’Afrique ?
A. D. : En mars 2011, Dieudonné disait dans Rivarol : « Les grands vainqueurs de la
Seconde Guerre mondiale sont les sionistes. Nous avons eu l’occupation allemande,
aujourd’hui c’est l’occupation sioniste. »
En jouant tactiquement l’apaisement, il se maintient comme une des figures de la
« résistance ». Par ailleurs, il se met en scène par sa tenue vestimentaire. Ainsi,
il dit implicitement : « Mais voyons, je ne peux pas être antisémite, je suis dans le
camp des opprimés.»

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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2 commentaires pour « Le responsable de l’affaire Dieudonné est Dieudonné lui-même »

  1. Toninho dit :

    salut André,
    bravo pour tes analyses brillantes et très claires.
    Ne faut-il pas faire démarrer le déferlement Dieudonné de ces dernières semaines de la quenelle au Grand Journal. Il me semble que c’est à partir de là que ça s’est enchaîné à une audience de masse, avec notamment la prise de position de Patrick Cohen face à Taddéi sur France 5 puis du coup les propos immondes de Dieudonné sur patrick Cohen dans son spectacle.

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