Entretien avec Edouard Mills-Affif 1/3

En 2004, je rencontrais Edouard Mills-Affif pour qu’il présente aux lecteurs et lectrices du journal Ras l’front son documentaire Au pays des gueules noires – La fabrique du front national (voir l’entretien ici et ici). Il y a quelques semaines, nous nous sommes revus pour évoquer le projet Bassin miné, le film qui met à nu le FN dont les lecteurs et lectrices de ce blog ont pu prendre connaissance ici.
Je tiens à souligner que ce film a besoin de nous pour voir le jour, y compris (et surtout) financièrement (pour souscrire, lire ici).
Voici la 1re partie de notre entretien. La seconde sera mise en ligne la semaine prochaine durant l’entre-deux tours des municipales. Le dernier volet le sera dans les 1ers jours d’avril, au lendemain de l’élection.

Edouard Mills-Affif, pourriez-vous nous présenter votre parcours et le projet « Bassin miné » ?
Je suis documentariste. J’ai fait une quinzaine de films, beaucoup autour de l’immigration, la mémoire coloniale, le cinéma de l’immigration. Le dernier film que j’ai fait, c’était sur le parcours des cinéastes franco-maghrébins, depuis les années 70, autrement dit depuis le premier film réalisé par un cinéaste immigré – c’est comme ça qu’on disait à l’époque -, jusqu’à la consécration actuelle des acteurs, des réalisateurs franco-maghrébins qui renouvellent le cinéma français et qui lui redonnent un nouveau souffle. C’est pour ça que ça s’appelait Nouvelle Vague.

Je suis actuellement sur deux projets : L’un est une histoire d’amour contrarié dans un petit village à 60 km du Caire. Il a été tourné juste avant la destitution des Frères musulmans et Mohamed Morsi, au printemps 2013. Ça ressemble à une fiction, mais c’est un documentaire. Ce sont de vrais gens, dans un vrai village, avec des dialogues improvisés ;
Et le deuxième film, « Bassin miné », qui est un peu la suite d’un premier film, réalisé en 2003 à Hénin-Beaumont, sur les prémices de la conquête, de la stratégie d’implantation, d’enracinement du Front National dans une terre de gauche blessée, un territoire meurtri par la fermeture des mines dans les années 80.

J’ai pu, à ce moment-là, entrer dans les coulisses d’un jeune élu du Front national, Steeve Briois, que tout le monde connaît aujourd’hui mais qui, à l’époque, était un illustre inconnu. Il avait accepté que je l’accompagne dans ses activités militantes : les portes-à-portes, les marchés, les discussions brainstorming de son staff…

A l’époque, ça fonctionnait un peu comme une start up, comme une entreprise familiale. Il y avait quelques fidèles, pas beaucoup de militants, mais une présence constante de Steeve Briois. Il faisait à la fois le démarchage et le management. Il a pris beaucoup de poids à partir de l’arrivée de Bruno Bilde – son plus proche conseillé. C’est lui qui a su donner la force de frappe que Briois n’avait pas.

Briois avait des talents de colporteur. C’était un ancien commercial, il vendait des abonnements à Numéricable. Bruno Bilde, c’était l’expert, Sciences Po, un sens aigu de la communication, une analyse très fine de la carte électorale, des sondages. Par ailleurs, très procédurier sur le plan juridique. Grâce à lui, Steeve Briois a su s’imposer comme la seule vraie opposition au Conseil municipal du temps de Gérard Dalongeville. Sa force, son assise, ont décuplé à partir de l’arrivée de l’expert. Nous avions donc le bateleur et l’expert.

Laurent Brice joue aussi un rôle dans ce dispositif…
Laurent Brice est un vieil ami de Steeve Briois. Ils se rencontrent au lycée. Lui, à l’époque, il est à Montigny. Il n’est pas à Hénin-Beaumont. Ce n’est qu’après qu’il va devenir secrétaire départemental du Front national.

Ces trois jeunes, que moi j’ai connu lorsque Steeve Briois avait 28 ans, ont, depuis, gravi les échelons. Briois est devenu secrétaire général du Front national. Bruno Bilde a été, le temps de la campagne présidentielle de 2012, chef de cabinet de Marine Le Pen. Et Laurent Brice est devenu secrétaire départemental. Il sera – possiblement – le prochain adjoint de Steeve Briois, si ce dernier arrive à rafler la mairie d’Hénin-Beaumont.

Entre-temps, je suis parti au Canada. Je suis revenu en 2010. J’étais resté en contact. Je prenais des nouvelles régulièrement. Quand je suis revenu, une des premières choses que j’ai fait, c’est de retourner Hénin-Beaumont.

Et là, alors qu’en 2003, ils avaient un petit local dans le fond d’une cour. A mon retour, ils étaient installés dans la rue principale dans un immeuble sur trois étages. Alors qu’en 2003, ils n’étaient qu’une petite poignée de militants, il y avait – maintenant – une petite armée d’une trentaine de militants actifs. Steeve Briois était passé de 30 % des voix aux municipales à 48 % à celles de 2009.

Il avait encore progressé en usant toujours des mêmes méthodes. De ce point de vue, rien n’avait changé. Alors pourquoi faire un deuxième film ?

Ce qui avait changé, c’était à la fois le contexte économique et social depuis la crise des subprimes en 2008 et la nouvelle dynamique créée par l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN en 2011?
En effet. Sachant que Briois expérimente la thématique de l’insécurité sociale, dés 2003, avec Metaleurop. Et là, on sent que, dans les tracts, ce n’est plus seulement l’immigration, l’insécurité : la question sociale vient en force.

Ils ont compris que c’était là qu’ils pouvaient capter une partie de l’électorat. Parfois, avec une rhétorique qui pouvait faire penser – si les tracts n’étaient pas signés – aux tracts d’Arlette Laguiller. Marine Le Pen sent qu’il y a un coup à jouer. Briois l’attire à Hénin-Beaumont. Elle va, tout d’abord, se faire élire au Conseil régional. Ensuite elle devient conseillère municipale. Et là, non seulement elle est la vraie opposition mais le maire – qui est un personnage un peu falot, un ancien principal de collège, socialiste, d’un certain âge – ne fait pas le poids face aux assauts. C’était même, selon les observateurs locaux, assez pathétique de voir à quel point il y avait une patronne dans la salle..

Et à chaque apparition au Conseil municipal, elle met en scène ses entrées et préparait ses points d’intervention afin de faire le buzz médiatique. Car même si elle n’était pas là à tous les conseils municipaux, elle développait une stratégie autour des révélations de la commission régionale des comptes…
Bien sûr. Et là, c’est du beurre : il y a le scandale Dalongeville. Briois s’engouffre dans la brèche. Tout cela, après la fermeture des mines dans les années 80 ; après la fermeture des usines : Metaleurop, par exemple ; et après Metaleurop, il y a Samsonite. Actuellement, il y a encore une entreprise de transport routier qui ferme laissant sur le carreau plus de 200 personnes !…

Il y a donc la fermeture des usines, de nouveau un peuple qui se sent orphelin. La seule chose qui lui reste comme pilier protecteur, ce n’est pas l’État, qui est trop loin, qui ne joue pas son rôle, qui abandonne le territoire. Le sentiment d’abandon est très fort après la fermeture des mines où un peuple très encadré par l’activité structurante des mines – un système de contrôle social permanent – passe du tout-contrôle à l’insécurité la plus totale.

Il y a ensuite la trahison des patrons-voyous qui ferment l’usine avec un fax, sans même la présence physique du patron. Une sorte de présence fantomatique. Un ennemi invisible contre lequel on n’a aucune prise. Que reste-t-il alors ? Il n’y a plus les fanfares et la socialisation  liée aux mines (même s’il reste les clubs sportifs). Le seul pôle protecteur, c’est la mairie et le maire… dont on attend trop d’ailleurs.

Et un beau matin, on voit Dalongeville, sur France 3, les menottes aux poignets, sortir de son domicile encadré par la brigade financière de Lille. De nouveau une colère sourde, une résignation rageuse est ressentie par les habitants. De nouveau, le sentiment d’être abandonné.

Ce sentiment d’abandon est extrêmement important pour comprendre soit le basculement vers le Front national, soit l’abstention. On oublie souvent de dire que Hénin-Beaumont, c’est 26 000 habitants. Je ne sais pas combien il y a d’inscrits [NDLR : 19320 inscrits en 2008]. Mais à chaque élection, il y près de 50 % voire plus d’abstention.

Ce n’est pas pour minimiser le vote FN que je souligne cela. C’est pour dire que le 1er vote, c’est l’abstention. Le FN fait 4 000 voix. C’est beaucoup bien sûr. Mais lorsqu’on lit les journaux, qu’on écoute les informations, on a l’impression que tout Hénin-Beaumont a basculé au FN. Or, je voudrais rappeler que ni Marine Le Pen, ni Steeve Briois n’ont remporté de scrutin à ce jour. Et pourtant, on entend partout : « c’est le fief de marine Le Pen… Le bastion du Front national… » Quel bastion ?

[Pour lire la 2e partie de l’entretien, cliquer ici]

Publicités

A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
Cet article, publié dans actu, est tagué , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s