Entretien avec Edouard Mills-Affif 2/3

Je rappelle que cet entretien, dans son intégralité, a été réalisé plusieurs semaines avant le scrutin municipal.
Depuis l’élection de Steeve Briois à la mairie D’Hénin-Beaumont au premier tour de l’élection municipale, dimanche 23 mars 2014,  le film Bassin miné a, plus que jamais, besoin de nous pour voir le jour, y compris (et surtout) financièrement (pour souscrire, (lire ici).

[Pour revenir sur la 1re partie, cliquer ici]
Bien sûr, ils approchent de la dernière marche qui peut les amener à gérer les affaires localement. Mais ce n’est pas encore un bastion. Il y a encore de la résistance à Hénin-Beaumont. Et moi, après avoir filmé de l’intérieur le Front national, maintenant, je veux filmer une autre face – cachée – d’Hénin-Beaumont, son autre visage. Celui que l’on voit trop rarement dans les médias et qui n’a pas dit son dernier mot. Du moins, je l’espère.
Sous forme de boutade, je pourrais considérer que je n’ai pas le choix. Puisque les frontistes ne me permettent plus de les filmer. Mais pour autant, ce choix qui s’impose à moi, n’est pas un choix par défaut. J’ai envie de montrer de la contradiction dans cette affaire.
On a l’impression qu’Hénin-Beaumont c’est « facholand ». Pour moi, il s’agit de montrer qu’il y a de la résistance.
En 2011, je reprenais le projet. Et je me suis dit : « Non mais attends, tu es en train d’écrire la chronique d’une victoire annoncée ». Comme si, fatalement, je ne pouvais réaliser qu’une longue chronique de la conquête réussie par le Front national.
Et puis, je me suis dit : « Les choses ne sont pas écrites à l’avance ». D’autant que, sans fantasme d’un avenir radieux, c’est simplement dire : « Ce n’est pas possible que plus d’un siècle d’une histoire d’un territoire marqué par les luttes sociales, les conquêtes de ceux et celles qui reconstruisent la France après la Seconde Guerre mondiale – les mineurs du Pas-de-Calais , la Résistance, avec des vagues migratoires successives, avec une tradition de solidarité… » C’est une population hospitalière, accueillante, solidaire. Ce n’est pas seulement les luttes, c’est aussi l’éducation populaire, les associations sportives qui infusent des valeurs progressistes. Et je me dis : « C’est pas possible que cet ADN se soit effacé, gommé. » Ça fait encore partie de la mémoire collective. Une mémoire qu’il faut peut être raviver, des « mythes » qui doivent être remobilisés pour redonner fierté.
Je pense, comme d’autres, que la reconquête d’un territoire passe par la reconquête, la réhabilitation, d’une mémoire et d’une identité collective des populations du bassin minier à qui on a dit à un moment : « De toute façon, votre histoire, c’est rien. Maintenant, c’est les services, les entrepôts. On est dans un monde post-industriel. » Ce que les populations retiennent : « Tout ce que vous avez fait, ça ne compte pas.Votre histoire on la raye d’un coup de crayon. » Et ça, c’est d’une violence terrible.
Je pense que la reconquête politique passe, bien entendu, par la politique. C’est l’affaire du terrain. Il faut que la gauche sorte du bois et fasse comme Briois. Car on peut dire ce qu’on veut, mais Briois fait de la politique – à la fois de la politique traditionnelle (porte-à-porte, marchés, présence de terrain…) et moderne. C’est à dire qu’il utilise tous les outils de la communication (le net, le marketing).
Mais il faut aussi retravailler, remobiliser la fierté collective et réhabiliter cette identité, cete histoire riche, glorieuse – héroïque même – de cette population.

Bassin miné, ce serait donc une chronique des résistances et des alternatives en cours de reconstruction et des formes, au-delà du combat politique, qu’elles prennent sur le plan culturel, social… ?
Ce que je vais essayer de faire dans le film – je ne suis pas représentant politique, syndical ou associatif -, c’est d’observer, à la fois, ce qu’il s’est passé depuis 2003 mais aussi de « détricoter » ce que j’ai filmé il y a 10 ans. Ce n’est pas un film et un autre, c’est le second qui englobe le premier et qui cherche à donner une perspective historique en racontant sur une décennie cette – sale – histoire.
Je continue de décrypter les choses et j’y ajoute un élément supplémentaire. En 2003, j’étais sur le décryptage politique. Là, je vais essayer d’élargir mon propos et faire un décryptage médiatique. À savoir : comment le Front national, Bruno Bilde et Steeve Briois, parvient-il à attirer à Hénin-Beaumont pour faire croire que cette ville est le reflet du « nouveau » Front national, l’emblème de la nouvelle génération Marine Le Pen, la vague « bleu marine » ?
Ils ont voulu, dans un premier temps, faire un laboratoire. Ensuite, ils ont réussi à en faire une vitrine. Et maintenant, ils veulent en faire un modèle.
Un laboratoire : celui de l’insécurité sociale et de la diversification des thèmes, la présence sur le terrain… C’est ce que j’ai filmé en 2003.
Une vitrine : faire croire que Hénin-Beaumont représente la réalité du Front national. Or, ce parti ancré, avec des militants de terrain, avec un élu qui joue un rôle au Conseil municipal, c’est encore davantage une exception que la règle en France. Ce parti populaire que Marine Le Pen appelle de ses vœux, ce parti nationaliste et populaire est peut être – et encore, on peut en douter – une réalité à Hénin-Beaumont, mais ce n’en est pas encore une ailleurs. C’est le « poisson pilote » d’une stratégie qui vise à multiplier cette vitrine. Marine Le Pen a réussi à en faire le miroir grossissant fantasmé d’un « nouveau FN » qui, finalement, n’existe que là. D’où leur détermination, leur pugnacité à attirer les journalistes : le secrétariat général a été, à un moment donné, décentralisé à Hénin. Marine Le Pen s’est présentée aux élections ce qui a constitué une caisse de résonance en lien avec sa personnalité médiatique…
Et de ce point de vue, ils ont réussi leur coup. Tous les journalistes n’allaient plus qu’à Hénin. Après, il y a eu Brignoles, puis Perpignan… on s’intéressera à d’autres ville. Mais durant 3 ou 4 ans, dés qu’on parle du Front national, c’est Hénin-Beaumont.
Ils ont réussi à montrer cette image. C’est l’effet de réalité. Mais une réalité qui est partielle. Une réalité qui en masque une autre : le FN n’arrive toujours pas à être un parti de masse, un parti populaire.
On dit qu’il y a 8000 militants actifs au FN. Le reste, ce sont bien souvent d’illustres inconnus qui ne mettent même pas leur photo sur les affiches parce qu’ils n’ont aucune visibilité ni crédibilité sur le plan local.
Enfin, un modèle : aujourd’hui, dans les stages de formation du FN – Steeve Briois était d’ailleurs, à un moment donné, responsable à la formation et il allait un peu partout avec son bâton de pèlerin pour expliquer comment il fallait s’y prendre pour s’implanter localement et appliquer les mêmes recettes que celles expérimentées à Hénin-Beaumont.
Et quand même, il y a ici une certaine – je ne dirais pas candeur – disons naïveté. Au FN, s’il y a bien une chose qu’ils maîtrisent, c’est la mise en scène, l’art de se raconter et de proposer leur propre récit. Mais le problème, c’est la facilité avec laquelle les médias – je n’aime pas trop globaliser, je le fais par commodité – sont tombés dans le panneau et ne questionnent pas le récit.

[pour lire la 3e et dernière partie de l’entretien, cliquer ici]

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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