Entretien avec Edouard Mills-Affif 3/3

Comme promis, voici le troisième et dernier volet de l’entretien réalisé le 7 février 2014 avec Edouard Mills-Affif, l’auteur-réalisateur du (peut être) film Bassin miné. L’existence de ce film dépend de nous.

[pour revenir sur la 2e partie, cliquer ici]
Il y a des choses assez aberrantes. On voit des journalistes pressés qui débarquent à Hénin-Beaumont. Ils rentrent en contact avec Bruno Bilde puisqu’au Front national, c’est lui qui accueille. C’est le communicant, le maître de cérémonie. Et il ne leur dit pas qui aller voir. C’est plus subtil que ça. Mais comme les journalistes n’ont pas le temps de faire leur enquête, il leur glisse : « Tiens, ben oui, je connais… », il connaît tellement bien leurs attentes que ce n’est pas à lui de proposer. Ces journalistes savent ce qu’ils sont venus chercher. Quels profils attendent-ils ? Soit le prolétaire échoué qui erre sur la place du village. Soit les anciens électeurs socialistes ou communistes qui sont passés au FN.
Or, si on regarde bien qui sont les militants du FN, ce n’est pas du tout cela. Ils viennent de la droite classique. Ils ne viennent pas du tout de la gauche.


Probablement une conséquence de la radicalisation sarkozyste telle que l’on a pu l’observer dans certaines villes de France, des formes de fusion de l’électorat s’opèrent…

Il y a une partie de l’électorat de droite qui a basculé Front national, à Hénin-Beaumont mais aussi dans la région. Le FN s’est approprié tout l’espace à droite. Et la plupart des journalistes continuent à chercher soit le profil du « lumpen proletaire » soit celui des anciens électeurs socialistes ou communistes qui, maintenant, votent FN.
Et le FN est assez fort sur son « auto représentation ». Il n’impose rien. Mais, les cadres frontistes ont une telle connaissance du fonctionnement médiatique qu’ils anticipent. Le question est bien : pourquoi la majeure partie des journalistes ne questionnent pas le récit frontiste. Il ne s’agit pas nécessairement de remettre en cause, mais au moins de questionner.

A l’identique, ce que je vais montrer dans le film, Hénin-Beaumont, c’est deux villes qui ont été rattachées : Hénin-Liétard et Beaumont. Si l’on regarde les résultats électoraux, Beaumont est la partie de la ville où Marine le Pen a obtenu son plus gros score aux élections législatives de 2012. Dés le 1er tour, elle a fait 54 %. On n’a jamais vu une seule interview d’un Beaumontois. Ni même une seule image de Beaumont qui est un village anciennement rural où aujourd’hui la population est dominée par les couches moyennes et supérieures. Jamais rien là-dessus. Pourquoi ? Est-ce que, pour les journalistes parisiens qui débarquent, l’électeur du FN est forcément quelqu’un qui pense et qui vote avec ses pieds ? Quelqu’un qui n’a pas de rationalité ?
Pourtant, les gens qui votent FN à Beaumont ont un raisonnement sensé. Ils savent pourquoi ils votent FN. Ils peuvent l’expliquer, le défendre. Mais l’impensé du journaliste, c’est que ce choix ne peut être celui des couches moyennes ou supérieures. L’électeur FN, c’est forcément un abruti. Ça interroge sur l’imaginaire, les représentations. Celles vis-à-vis du peuple. Celle vis-à-vis du Nord, encore plus. Parce que là, c’est cumulatif. On a le peuple et on a aussi « Bienvenue chez les ch’tis », les représentations sur l’inceste, sur l’alcoolisme… Et donc, de nombreux journalistes recherchent les images qui collent à leurs représentations. Du coup, on n’a jamais d’électeurs de Beaumont interrogés.


Aujourd’hui, où en est le projet Bassin miné ? Quelles sont ses difficultés ? Comment le soutenir ?

En fait, d’une certaine manière, c’est un film qui n’aurait pas dû se faire. Jusqu’à 2011-2012, un projet qui n’arrivait pas à décrocher, et nous les avons sollicitées, le soutien de chaînes de télévision – chaînes nationales, chaînes régionales, de la TNT… – était un projet mort-né. Car pour avoir les subventions du CNC et des circuits traditionnels, il faut avoir un diffuseur au préalable. Donc, j’aurais dû dire : « C’est mort. »
Aujourd’hui, avec Internet, il y a la possibilité d’avoir une bouée de sauvetage. On a fait le choix de produire ce projet par souscription. On utilise à la fois des outils modernes – le crowdfunding via Internet et les réseaux sociaux – et des outils anciens.
Ainsi, on s’est souvenu que, dans les années 1930, Jean Renoir avait fait un appel à sou
scription pour son film La vie est à nous [tout comme La Marseillaise]. Finalement, c’est une vieille pratique qui peut trouver un certain écho dans les milieux progressistes, associatifs, politiques, syndicaux… mais aussi via les réseaux sociaux.

C’est, à la fois, très compliqué de faire sans l’aide et le financement des circuits traditionnels et très enthousiasmant presque euphorisant.
Au final, il s’agit de réussir à faire un film malgré le refus des chaîne. Une sorte de pied de nez. « Vous n’avez pas voulu de ce projet. Je ne connais pas les raisons profondes de votre choix – d’autant que je n’étais pas illégitime à initier ce projet – mais je le fais malgré tout. En toute liberté. »
On est une petite équipe de 10 personnes et tous sont bénévoles. Mais c’est la fierté de se lancer dans une aventure cinématographique, une aventure politique – qui nous semble nécessaire dans le climat actuel – qui nous porte. C’est une 1re riposte. Un grain de sable [d’autant plus aujourd’hui, après les élections municipales]. Mais si on multiplie les grains de sable, on arrivera peut être à quelque chose. En tout cas, à se réveiller, ce qui serait déjà bien. Et cette fierté, ce n’est pas une posture. Évidemment, je préfèrerais travailler avec des moyens, être payé. Mais ça veut la peine qu’on se retrousse les manches et qu’on donne notre temps et notre énergie pour ce film qui nous paraît utile pour l’avenir.

Aujourd’hui, le film est toujours en cours de fabrication [les derniers plans ont été tournés lors de l’investiture de Steeve Briois le 30 mars]. L’idée reste d’associer le plus largement possible individus et groupes pour soutenir ce film « en devenir » uniquement financé par ses souscripteurs.Pour l’instant, le budget n’est toujours pas bouclé. La question du montage est en suspens.
Le risque est que l’aventure n’aille pas à son terme. C’est à dire qu’il ne prenne pas la forme d’un film et d’un DVD. La liberté de création à un prix et il faut mettre la main à la pâte.
Pour que le film existe, il faut se dire : « Bon, j’ai envie d’aider. Le projet me semble nécessaire et utile et je contribue à son indépendance ».

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A propos André Déchot

Ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et ex-membre du groupe de travail « extrêmes droites » de la Ligue des droits de l'Homme (LDH), de son comité central et de son bureau national, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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