De l’art d’instrumentaliser les colères : l’exemple Dieudonné

Voici une petite contribution que j’ai produit pour le n°10 de la revue de l’Institut de recherche de la FSU, Regards croisés. Pour en savoir plus sur le dossier complet de ce numéro, cliquez ici.

arton1362Dans La galaxie Dieudonné, André Déchot, Michel Briganti et Jean-Paul Gautier tentaient de rendre intelligible la stratégie de convergence que le propagandiste Dieudonné M’Bala M’Bala cristallise depuis une décennie et de décrypter les ressorts de l’alliance de circonstance qui se nouait autour de la « Liste antisioniste ». Au-delà, il voulait éclairer la façon dont un « nouveau visage » néo-nationaliste cherchait à s’adresser et à gagner une audience accrue auprès d’un public jeune et populaire, en manque de repères politiques. André Déchot revient ici sur la façon dont la colère et la désobéissance ont été instrumentalisées ces derniers mois.

L’expérience « Liste antisioniste » a vécu, mais elle n’en reste pas moins l’acte fondateur de convergences prétendument « anti-système », mais en réalité anti-modernité, dont l’objectif est de recomposer le paysage idéologique.

Ainsi, indépendamment des origines, de la nationalité, de la couleur de peau, des croyances, il s’agit de créer les conditions d’une hégémonie idéologique puis politique visant à faire « péter le Système » par tous les moyens possibles, en imposant, dans les esprits, une idéologie « révolutionnaire-conservatrice ».

Mais pour y parvenir, il est indispensable de passer par la démonstration de l’iniquité du pouvoir en place et par la contestation des institutions, dont l’institution scolaire.


Les leviers de l’imposture sont dans l’air du temps

Lorsque Jean-Paul Gautier, Michel Briganti et moi-même pointions les trois leviers de l’imposture Dieudonné (glissement de la question noire et de la traite négrière à celle du « juif négrier » ; conspiration et complots comme grille d’explication de la marche du monde ; antisionisme dissimulant mal un antisémitisme amalgamant celui d’extrême droite et d’ultra-gauche), nous sous-estimions sans doute l’ampleur qu’ils prendraient dans les esprits marqués par le 11 septembre, le désaveu du vote contre le TCE en 2005 et les contradictions ouvertes par la crise financière de 2008.

Le constat s’impose à nous : la moitié des français croient aux théories du complot.

De plus, lorsque l’on découvre que dans certains établissements scolaires, des lycéens évoquent les Illuminati qu’ils décrivent comme « une sorte de secte composée en majorité de personnalités qui ont signé un pacte avec le diable. » et qui « veulent diriger le monde », la sidération nous saisit. Le terrain est propice à la parole du locataire du théâtre de la Main d’Or. Les diatribes de Dieudonné, bien qu’apparemment marginales, savent se frayer un chemin en combinant usage des nouvelles technologies et pratique du rire et de la provocation comme « arme politique ».


L’institution scolaire confrontée au « gramscisme technologique »

La chose est entendue, l’usage d’Internet s’est imposée au sein des foyers français. L’émergence des réseaux sociaux et l’arrivée des smartphones ont amplifié la tendance. Si les parents sont parfois dépassés, la socialisation des jeunes générations intègre, pour le meilleur et le pire, les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Dieudonné depuis le début de sa carrière solo a toujours créé les conditions de son indépendance artistique et financière (sociétés de production, locaux…) et il a bien compris le potentiel du « web 2.0 ».

Initialement créés pour des raisons professionnelles, les supports de la « Dieudosphère » (sites Internet, blogs, espaces de partage de contenus, comptes facebook…) se sont multipliés et ont progressivement grossi les rangs de la « fachosphère ».

En cela, comme le Bloc identitaire, l’association soralienne Egalité & Réconciliation et bien d’autres, Dieudonné inscrit sa démarche en parfaite synergie avec les « Douze thèses pour un gramscisme technologique » exposées par Jean-Yves Le Gallou sur la toile dès 2008.

Cette réflexion sur les « différents moyens que les nouvelles technologies peuvent offrir dans la lutte contre l’idéologie dominante » mériterait qu’on s’y arrête plus longuement. Mais pour cet article, je n’évoquerai que deux de ces thèses. Tandis que la thèse 4 précise que « le monopole de la presse est ainsi brisé » et qu’« Internet permet l’extension de la parole privée qui, par nature est plus libre que la parole publique » (incitation à la parole décomplexée) et incite à « une propagation virale des messages », la thèse 6 souligne qu’ « Internet est un moyen de s’affranchir de la tyrannie médiatique et de construire sa réflexion et/ou son action de manière indépendante ». Ce dernier aspect semble devoir retenir notre attention.En effet, pour les courants de pensée anti-égalitaire et anti Mai 68, l’usage d’Internet est un moyen de contester la tyrannie médiatique et les élites politiques. Il est également utilisé comme un puissant levier de la contestation de l’institution scolaire « droit-de-l’hommiste », permissive et subversive.

Mais le média ne fait pas tout. La forme du discours a son importance.


Le rire et la provocation : une redoutable arme politique

Dans l’introduction du petit ouvrage « Désobéir par le rire », nous pouvons lire : « Le rire est l’un des outils privilégiés de la lutte pour le bien commun, pour ceux qui n’ont parfois que la force de la vérité pour vaincre l’oppression. », reprenant en cela les théories de l’américain Saul Alinsky (1909-1972) sur l’action directe non violente : « Pour un tacticien, l’humour est un élément essentiel du succès car les armes les plus puissantes du monde sont la satire et le ridicule. »

De ce point de vue, on ne peut que constater l’importante audience des spectacles de Dieudonné M’bala M’Bala, dont le public est populaire, contestataire, « black-blanc-beur », et ne peut être réduit à des regroupements d’adorateurs de Mussolini ou diabolisé version « les heures sombres de l’Histoire ».

Ce public, victime de la crise, veut « se marrer » et, le plus souvent, par manque de repères politiques, idéologiques ou historiques, ne voit pas ou se refuse à voir la grille de lecture « à la croisée des antisémitismes » de ses spectacles, sans compter un conservatisme de plus en plus marqué concernant les questions de société. Ils veulent de la provoc’ (que ce soit sur scène ou sous forme de bande dessinée) et ils en maîtrisent les codes. Dieudonné, lui, joue avec les frontières légales de ce qu’il prétend être la liberté d’expression.

Tout cela illustre parfaitement ce que disait l’idéologue Alain Soral, en 2010, lorsqu’il évoquait la nécessaire articulation entre critique du mondialisme et insoumission à l’idéologie sur laquelle ce dernier s’appuie, le « catéchisme des droits de l’Homme », par l’usage du politiquement incorrect. Alain Soral, dans cette même conférence, fera ainsi référence « aux délicieux et utiles dérapages » (point de détail, Durafour crématoire…) du président-fondateur du Front national Jean-Marie Le Pen.


Au début était la quenelle : politiquement incorrect, contre-culture et business plan

Qu’est ce que « la quenelle » dont tout le monde parle? Certains fans de Dieudonné jouent sur la polysémie et cherchent à banaliser le geste en le resituant dans le contexte d’un spectacle de 2005. Pourtant, il a pris son sens réel avec la « Liste antisioniste ».

Loin d’être anodin sans pour autant être un « salut nazi inversé », ce signe est euphémisé comme un bras d’honneur au pouvoir en place. Mais pour le polémiste Dieudonné, c’est avant tout « une quenelle glissée au fond du fion du sionisme ».

Ce signe s’est imposé comme signe de reconnaissance « communautaire » des pros-Dieudonné, que ce soit dans sa frange d’extrême droite (Soral devant le Mémorial de la Shoah à Berlin, Joe Le Corbeau à Oradour-sur-Glane…) ou dans sa frange contestataire qui se reconnait parfois dans les critiques de la gauche radicale.

Le phénomène est complexe. Il renvoie à la contestation de l’autorité, qu’elle soit scolaire (pour les lycéens) ou liée à l’exercice du pouvoir politique (militaires, salariés, syndicalistes). Concernant les lycéens et sauf cas de récidives explicites, il s’agit sans doute de faire preuve de pédagogie plutôt que de sanctions disciplinaires qui risqueraient de renforcer un sentiment victimaire et la dimension subversive des postures dieudonniennes. Concernant la société civile, le reflux des colères passe par l’amélioration des conditions de vie et l’extension des droits politiques, sociaux et culturels.

A ce signe ostensible se sont ajoutés de nombreux gimmicks qui renvoient à la production sur Internet ou aux spectacles de Dieudonné. Tous ces signes sont autant d’éléments de « contre-culture », prétendant faire sauter les « tabous ». Il s’agit cependant davantage de « subversion lucrative » qu’autre chose. Le nouveau « dress code » de la rébellion est à portée de porte-monnaie : tee-shirts « quenelle », bonnets « au-dessus, c’est le soleil », tongs ananas (en référence à la chanson Shoahnanas), DVD « collectors », lunettes de fans « Liberté, égalité, Dieudonné »… Une PME porteuse d’un projet nationaliste de nouvelle génération.


Des « Manifs pour tous » aux JRE, en passant par « Le mur »

Depuis l’arrivée de François Hollande à la présidence de la République, les opposants à l’égalité des droits n’ont eu de cesse d’organiser la « désobéissance civile ».

En 2013, la mobilisation la plus retentissante est celle qui s’appuya sur les « paniques morales » (et l’homophobie décomplexée de certaines organisations ou mouvances) : l’opposition au mariage homosexuel en tant que remise en cause de la famille traditionnelle et de la filiation.

Fin janvier 2014, les secteurs les plus radicaux tentent de « coaguler les colères », y compris sociales.

Le premier « Jour de colère », auquel Dieudonné appela à se rendre, fut une défaite politique dans la mesure où « il est apparu pour ce qu’il a toujours été : un défilé bric-à-brac d’extrême droite radicale et non le soi-disant mouvement citoyen apolitique et indépendant qu’il prétendait incarner. ». Il n’en restait pas moins une initiative marquant la résurgence d’un antisémitisme radical qui voyait converger intégristes musulmans et catholiques, groupuscules d’activistes violents, militants contre-révolutionnaires, militants anti-musulmans et membres de la galaxie Dieudonné.

Cette « multitude », qui a plusieurs fers au feu, a constaté l’efficacité et le profit politique de l’usage des « paniques morales ».

Ainsi, quasiment adossées au Jour de colère du 26 janvier 2014, sont apparues dans une centaine d’écoles, mais dans près de la moitié des académies, les premières « Journées de retrait de l’école » les 24 et 27 janvier 2014, portées par Farida Belghoul, ancienne militante pour l’égalité des droits dans les années 1980 visiblement gagnée à l’orientation « droite des valeurs » d’Egalité & Réconciliation.

Depuis des mois, Farida Belghoul et ses alliés (Béatrice Bourges du Printemps français, Christine Boutin initiatrice des listes européennes « Force vie », Albert Ali, Nabil Ennasri, Alain Escada de Civitas…) déforment et dénoncent le contenu de  l’ABCD de l’égalité qui vise à lutter, des grandes sections de maternelles au CM2, contre les stéréotypes sexués et les inégalités que ces stéréotypes peuvent générer au sein de l’école puis dans la société. Pour les JRE, tous les moyens sont bons pour attiser les peurs des familles populaires.

Il est à noter que l »autre objectif des JRE est de lancer un débat national sur la création d’un ministère de l’Instruction publique et non de l’Education nationale, car « l’école doit instruire et les parents éduquer ». Nous sommes sans doute au cœur de l’offensive. Les JRE rejoignent ici les combats que les droites radicalisées et les extrêmes droites mènent depuis des décennies contre l’école  « post Mai 68 », certains voulant restaurer l’instruction patriotique « post 1870 ».

Face à l’offensive protéiforme des composantes de la galaxie Dieudonné et plus largement des contestations droitières que l’on peut observer ces dernières années, il est utile de se reporter à l’article de Michel Tubiana dans Hommes & Libertés de 2009 : « N’acceptons pas le sophisme qui consisterait à valider une désobéissance qui n’aurait pour seul but que d’établir une nouvelle obéissance ancrée dans l’inégalité des droits. Au fond, si de manière ontologique, le non est lié à l’idée d’humanité, la légitimité de ce non dépend de son contenu comme de sa forme. » Au-delà, et parce qu’il est urgent de réenchanter le futur, mettons l’imagination au pouvoir et débattons des conditions d’une contre-offensive durable pour un avenir solidaire.

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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