éléments et « l’humeur idéologique »

Chronique n°3 parue dans le supplément « Les Jours heureux » du Progrès Social du 26 mars 2016.lps26032016

René Monzat et Jean-Yves Camus dans l’ouvrage de référence Les droites nationales et radicales en France (Presses universitaires de Lyon, 1992) décrivent Alain de Benoist comme « le poisson pilote de la Nouvelle droite [pour faire rapide parlons des nationalistes européens] en direction des milieux les plus éloignées du discours différentialiste néo-droitier [ici, parlons de racisme ethno-culturel définit, grossièrement, comme un développement séparé des peuples dans leur aire culturelle « naturelle »] ». Ils soulignent, à juste titre, que « ses positions étonnent ceux qui ont de l’extrême droite une image restrictive […] qui s’imaginent que les fascistes et les nazis, comme ceux qui les soutenaient, avaient forcément un discours conservateur et réactionnaire ». Encore aujourd’hui, il est possible d’observer la constance du septuagénaire au travers des publications auxquelles il contribue dont la revue éléments pour la civilisation européenne.

éléments fête ses quarante ans lors de son 149e numéro (octobre-décembre 2013). À l’occasion de son 157e numéro (octobre-décembre 2015) une nouvelle formule apparaît. Alain de Benoist renonce définitivement à son pseudonyme Robert de Herte. La revue prétend au statut de « magazine des idées » et veut prendre sa place « au centre du reclassement idéologique en cours, veut être le lieu de rencontres et de dialogues inédits ». La stratégie n’est pas nouvelle (elle est néanmoins portée aujourd’hui par une nouvelle génération de rédacteurs). Ce qui est frappant, c’est le retentissement de cette fausse nouveauté dans le contexte actuel portée par une scénarisation fort réussie, il faut le reconnaître.

Ainsi, éléments – attachée à une critique virulente de « l’idéologie des droits de l’Homme », du « politiquement correct » (depuis une bonne décennie, cette critique, à droite, sert à justifier les discours inégalitaires, discriminatoires et exclusifs) ainsi que des révolutions cartésienne et kantienne – s’assure, depuis trois numéros, la participation de guests qui peuvent faire le buzz : Michel Onfray est interviewé et figure en une du 157e numéro. Ce qui semble avoir boosté les ventes. Dans le numéro 158, c’est l’économiste Jacques Sapir qui répond aux questions du périodique. Dans la livraison de mars-avril 2016 (n°159), c’est à la fois l’historien des gauches Jacques Julliard et les ex-maoïstes Jean-Paul Brighelli, Stéphane Courtois (qui a coordonné Le livre noir du communisme publié en 1997), Christian Harbulot et Kostas Mavrakis qui prêtent leur concours à la revue qui clame avec obstination que les anciens clivages sont obsolètes et vise à « faire bouger les lignes » (à moins qu’il ne s’agisse, une fois encore, de mettre en œuvre une « stratégie de marquage » qui, in fine, mènerait vers eux les auteurs ainsi délégitimés).

Il ne s’agit pas d’emblée de faire un procès d’intention aux interviwés. Ces derniers développent chacun un discours qu’ils auraient développé dans d’autres colonnes. Mais, on en vient tout de même, aujourd’hui, à se demander ce qui amène ces intellectuels à se retrouver dans une publication néo-droitière. Il fût un temps, pas si éloigné, où les intellectuels étaient plus regardant sur les tribunes qu’on leur ouvrait…

Et le pire, c’est que ça semble marcher. Ainsi, lorsque l’on est attentif à la production éditoriale – ce qui est mon cas -, que l’on se rend dans les Relay (ex-Relais H), au rayon librairie (lorsqu’il y en a un) de son supermarché ou chez son kiosquier, il n’est plus réellement compliqué de se procurer la revue : elle figure dans les présentoirs les plus visibles.

Ce serait donc cela la construction de « l’humeur idéologique » dont parlait Pierre Bourdieu dans L’ontologie politique de Martin Heidegger ?…

André Déchot
a.dechot@leprogressocial.fr

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A propos André Déchot

Journaliste, ancien animateur de la commission Europe du réseau antifasciste Ras l'front et aujourd'hui, membre du groupe de travail « extrême droite » de la LDH, j'ai également commis avec mes partenaires Jean-Paul Gautier et Michel Briganti l'ouvrage « La galaxie Dieudonné - Pour en finir avec les impostures » édité aux éditions Syllepse en 2011.
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